Mahomet: Acte Deuxième

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Le Fanatisme, ou Mahomet le Prophète
Par: Voltaire
Acte Premier
Acte Deuxième
Acte Troisième
Acte Quatrième
Acte Cinquième

SCÈNE I.

Séide, Palmire.


Palmire.

Dans ma prison cruelle est-ce un dieu qui te guide ?
Mes maux sont-ils finis ? Te revois-je, Séide ?

Séide.

ô charme de ma vie et de tous mes malheurs !
Palmire, unique objet qui m’a coûté des pleurs,
depuis ce jour de sang qu’un ennemi barbare,
près des camps du prophète, aux bords du Saïbare,
vint arracher sa proie à mes bras tout sanglants ;
qu’étendu loin de toi sur des corps expirants,
mes cris mal entendus sur cette infâme rive
invoquèrent la mort sourde à ma voix plaintive,
ô ma chère Palmire, en quel gouffre d’horreur
tes périls et ma perte ont abîmé mon coeur !
Que mes feux, que ma crainte, et mon impatience,
accusaient la lenteur des jours de la vengeance !
Que je hâtais l’assaut si longtemps différé,
cette heure de carnage, où, de sang enivré,
je devais de mes mains brûler la ville impie
où Palmire a pleuré sa liberté ravie !
Enfin de Mahomet les sublimes desseins,
que n’ose approfondir l’humble esprit des humains,
ont fait entrer Omar en ce lieu d’esclavage ;
je l’apprends, et j’y vole. On demande un otage ;
j’entre, je me présente ; on accepte ma foi,
et je me rends captif, ou je meurs avec toi.

Palmire.

Séide, au moment même, avant que ta présence
vînt de mon désespoir calmer la violence,
je me jetais aux pieds de mon fier ravisseur.
Vous voyez, ai-je dit, les secrets de mon coeur :
ma vie est dans les camps dont vous m’avez tirée ;
rendez-moi le seul bien dont je suis séparée.
Mes pleurs, en lui parlant, ont arrosé ses pieds ;
ses refus ont saisi mes esprits effrayés.
J’ai senti dans mes yeux la lumière obscurcie :
mon coeur, sans mouvement, sans chaleur, et sans vie,
d’aucune ombre d’espoir n’était plus secouru ;
tout finissait pour moi, quand Séide a paru.

Séide.

Quel est donc ce mortel insensible à tes larmes ?

Palmire.

C’est Zopire : il semblait touché de mes alarmes ;
mais le cruel enfin vient de me déclarer
que des lieux où je suis rien ne peut me tirer.

Séide.

Le barbare se trompe ; et Mahomet mon maître,
et l’invincible Omar, et moi-même peut-être
(car j’ose me nommer après ces noms fameux,
pardonne à ton amant cet espoir orgueilleux),
nous briserons ta chaîne, et tarirons tes larmes.
Le dieu de Mahomet, protecteur de nos armes,
le dieu dont j’ai porté les sacrés étendards,
le dieu qui de Médine a détruit les remparts,
renversera la Mecque à nos pieds abattue.
Omar est dans la ville, et le peuple à sa vue
n’a point fait éclater ce trouble et cette horreur
qu’inspire aux ennemis un ennemi vainqueur ;
au nom de Mahomet un grand dessein l’amène.

Palmire.

Mahomet nous chérit ; il briserait ma chaîne ;
il unirait nos coeurs ; nos coeurs lui sont offerts :
mais il est loin de nous, et nous sommes aux fers.

SCÈNE II.

Palmire, Séide, Omar.


Omar.

Vos fers seront brisés, soyez pleins d’espérance ;
le ciel vous favorise, et Mahomet s’avance.

Séide.

Lui ?

Palmire.

Notre auguste père ?

Omar.

Au conseil assemblé
l’esprit de Mahomet par ma bouche a parlé.
" Ce favori du dieu qui préside aux batailles,
ce grand homme, ai-je dit, est né dans vos murailles.
Il s’est rendu des rois le maître et le soutien,
et vous lui refusez le rang de citoyen !
Vient-il vous enchaîner, vous perdre, vous détruire ?
Il vient vous protéger, mais surtout vous instruire :
il vient dans vos coeurs même établir son pouvoir. "
plus d’un juge à ma voix a paru s’émouvoir ;
les esprits s’ébranlaient : l’inflexible Zopire,
qui craint de la raison l’inévitable empire,
veut convoquer le peuple, et s’en faire un appui.
On l’assemble ; j’y cours, et j’arrive avec lui :
je parle aux citoyens, j’intimide, j’exhorte ;
j’obtiens qu’à Mahomet on ouvre enfin la porte.
Après quinze ans d’exil, il revoit ses foyers ;
il entre accompagné des plus braves guerriers,
d’Ali, d’Ammon, d’Hercide, et de sa noble élite ;
il entre, et sur ses pas chacun se précipite ;
chacun porte un regard, comme un coeur différent :
l’un croit voir un héros, l’autre voir un tyran.
Celui-ci le blasphème, et le menace encore ;
cet autre est à ses pieds, les embrasse, et l’adore.
Nous faisons retentir à ce peuple agité
les noms sacrés de dieu, de paix, de liberté.
De Zopire éperdu la cabale impuissante
vomit en vain les feux de sa rage expirante.
Au milieu de leurs cris, le front calme et serein,
Mahomet marche en maître, et l’olive à la main :
la trêve est publiée ; et le voici lui-même.

SCÈNE III.

Mahomet, Omar, Ali, Hercide, Séide, Palmire, suite.


Mahomet.

Invincibles soutiens de mon pouvoir suprême,
noble et sublime Ali, Morad, Hercide, Ammon,
retournez vers ce peuple, instruisez-le en mon nom ;
promettez, menacez ; que la vérité règne ;
qu’on adore mon dieu, mais surtout qu’on le craigne.
Vous, Séide, en ces lieux !

Séide.

ô mon père ! ô mon roi !
Le dieu qui vous inspire a marché devant moi.
Prêt à mourir pour vous, prêt à tout entreprendre,
j’ai prévenu votre ordre.

Mahomet.

Il eût fallu l’attendre.
Qui fait plus qu’il ne doit ne sait point me servir.
J’obéis à mon dieu ; vous, sachez m’obéir.

Palmire.

Ah ! Seigneur ! Pardonnez à son impatience.
élevés près de vous dans notre tendre enfance,
les mêmes sentiments nous animent tous deux :
hélas ! Mes tristes jours sont assez malheureux !
Loin de vous, loin de lui, j’ai langui prisonnière ;
mes yeux de pleurs noyés s’ouvraient à la lumière :
empoisonneriez-vous l’instant de mon bonheur ?

Mahomet.

Palmire, c’est assez ; je lis dans votre coeur :
que rien ne vous alarme, et rien ne vous étonne.
Allez : malgré les soins de l’autel et du trône,
mes yeux sur vos destins seront toujours ouverts ;
je veillerai sur vous comme sur l’univers.

(à Séide.)

vous, suivez mes guerriers ; et vous, jeune Palmire,
en servant votre dieu, ne craignez que Zopire.

SCÈNE IV.

Mahomet, Omar.


Mahomet.

Toi, reste, brave Omar : il est temps que mon coeur
de ses derniers replis t’ouvre la profondeur.
D’un siége encor douteux la lenteur ordinaire
peut retarder ma course, et borner ma carrière :
ne donnons point le temps aux mortels détrompés
de rassurer leurs yeux de tant d’éclat frappés.
Les préjugés, ami, sont les rois du vulgaire.
Tu connais quel oracle et quel bruit populaire
ont promis l’univers à l’envoyé d’un dieu,
qui, reçu dans la Mecque, et vainqueur en tout lieu,
entrerait dans ces murs en écartant la guerre :
je viens mettre à profit les erreurs de la terre.
Mais tandis que les miens, par de nouveaux efforts,
de ce peuple inconstant font mouvoir les ressorts,
de quel oeil revois-tu Palmire avec Séide ?

Omar.

Parmi tous ces enfants enlevés par Hercide,
qui, formés sous ton joug, et nourris dans ta loi,
n’ont de dieu que le tien, n’ont de père que toi,
aucun ne te servit avec moins de scrupule,
n’eut un coeur plus docile, un esprit plus crédule ;
de tous tes musulmans ce sont les plus soumis.

Mahomet.

Cher Omar, je n’ai point de plus grands ennemis.
Ils s’aiment, c’est assez.

Omar.

Blâmes-tu leurs tendresses ?

Mahomet.

Ah ! Connais mes fureurs et toutes mes faiblesses.

Omar.

Comment ?

Mahomet.

Tu sais assez quel sentiment vainqueur
parmi mes passions règne au fond de mon coeur.
Chargé du soin du monde, environné d’alarmes,
je porte l’encensoir, et le sceptre, et les armes :
ma vie est un combat, et ma frugalité
asservit la nature à mon austérité :
j’ai banni loin de moi cette liqueur traîtresse
qui nourrit des humains la brutale mollesse :
dans des sables brûlants, sur des rochers déserts,
je supporte avec toi l’inclémence des airs :
l’amour seul me console ; il est ma récompense,
l’objet de mes travaux, l’idole que j’encense,
le dieu de Mahomet ; et cette passion
est égale aux fureurs de mon ambition.
Je préfère en secret Palmire à mes épouses.
Conçois-tu bien l’excès de mes fureurs jalouses,
quand Palmire à mes pieds, par un aveu fatal,
insulte à Mahomet, et lui donne un rival ?

Omar.

Et tu n’es pas vengé ?

Mahomet.

Juge si je dois l’être.
Pour le mieux détester, apprends à le connaître.
De mes deux ennemis apprends tous les forfaits :
tous deux sont nés ici du tyran que je hais.

Omar.

Quoi ! Zopire...

Mahomet.

Est leur père : Hercide en ma puissance
remit depuis quinze ans leur malheureuse enfance.
J’ai nourri dans mon sein ces serpents dangereux ;
déjà sans se connaître ils m’outragent tous deux.
J’attisai de mes mains leurs feux illégitimes.
Le ciel voulut ici rassembler tous les crimes.
Je veux... leur père vient ; ses yeux lancent vers nous
les regards de la haine, et les traits du courroux.
Observe tout, Omar, et qu’avec son escorte
le vigilant Hercide assiége cette porte.
Reviens me rendre compte, et voir s’il faut hâter
ou retenir les coups que je dois lui porter.

SCÈNE V.

Zopire, Mahomet.


Zopire.

Ah ! quel fardeau cruel à ma douleur profonde !
Moi, recevoir ici cet ennemi du monde !

Mahomet.

Approche, et puisque enfin le ciel veut nous unir,
vois Mahomet sans crainte, et parle sans rougir.

Zopire.

Je rougis pour toi seul, pour toi dont l’artifice
a traîné ta patrie au bord du précipice ;
pour toi de qui la main sème ici les forfaits,
et fait naître la guerre au milieu de la paix.
Ton nom seul parmi nous divise les familles,
les époux, les parents, les mères et les filles ;
et la trêve pour toi n’est qu’un moyen nouveau
pour venir dans nos coeurs enfoncer le couteau.
La discorde civile est partout sur ta trace.
Assemblage inouï de mensonge et d’audace,
tyran de ton pays, est-ce ainsi qu’en ce lieu
tu viens donner la paix, et m’annoncer un dieu ?

Mahomet.

Si j’avais à répondre à d’autres qu’à Zopire,
je ne ferais parler que le dieu qui m’inspire ;
le glaive et l’alcoran, dans mes sanglantes mains,
imposeraient silence au reste des humains ;
ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre,
et je verrais leurs fronts attachés à la terre :
mais je te parle en homme, et sans rien déguiser ;
je me sens assez grand pour ne pas t’abuser.
Vois quel est Mahomet : nous sommes seuls ; écoute :
je suis ambitieux ; tout homme l’est, sans doute ;
mais jamais roi, pontife, ou chef, ou citoyen,
ne conçut un projet aussi grand que le mien.
Chaque peuple à son tour a brillé sur la terre,
par les lois, par les arts, et surtout par la guerre ;
le temps de l’Arabie est à la fin venu.
Ce peuple généreux, trop longtemps inconnu,
laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire ;
voici les jours nouveaux marqués pour la victoire.
Vois du nord au midi l’univers désolé,
la Perse encor sanglante, et son trône ébranlé,
l’Inde esclave et timide, et l’Égypte abaissée,
des murs de Constantin la splendeur éclipsée ;
vois l’empire romain tombant de toutes parts,
ce grand corps déchiré, dont les membres épars
languissent dispersés sans honneur et sans vie :
sur ces débris du monde élevons l’Arabie.
Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers ;
il faut un nouveau dieu pour l’aveugle univers.
En Égypte Osiris, Zoroastre en Asie,
chez les Crétois Minos, Numa dans l’Italie,
à des peuples sans moeurs, et sans culte, et sans rois,
donnèrent aisément d’insuffisantes lois.
Je viens après mille ans changer ces lois grossières :
j’apporte un joug plus noble aux nations entières :
j’abolis les faux dieux ; et mon culte épuré
de ma grandeur naissante est le premier degré.
Ne me reproche point de tromper ma patrie ;
je détruis sa faiblesse et son idolâtrie :
sous un roi, sous un dieu, je viens la réunir ;
et, pour la rendre illustre, il la faut asservir.

Zopire.

Voilà donc tes desseins ! C’est donc toi dont l’audace
de la terre à ton gré prétend changer la face !
Tu veux, en apportant le carnage et l’effroi,
commander aux humains de penser comme toi :
tu ravages le monde, et tu prétends l’instruire.
Ah ! si par des erreurs il s’est laissé séduire,
si la nuit du mensonge a pu nous égarer,
par quels flambeaux affreux veux-tu nous éclairer ?
Quel droit as-tu reçu d’enseigner, de prédire,
de porter l’encensoir, et d’affecter l’empire ?

Mahomet.

Le droit qu’un esprit vaste, et ferme en ses desseins,
a sur l’esprit grossier des vulgaires humains.

Zopire.

Eh quoi ! Tout factieux qui pense avec courage
doit donner aux mortels un nouvel esclavage ?
Il a droit de tromper, s’il trompe avec grandeur ?

Mahomet.

Oui ; je connais ton peuple, il a besoin d’erreur ;
ou véritable ou faux, mon culte est nécessaire.
Que t’ont produit tes dieux ? Quel bien t’ont-ils pu faire ?
Quels lauriers vois-tu croître au pied de leurs autels ?
Ta secte obscure et basse avilit les mortels,
énerve le courage, et rend l’homme stupide ;
la mienne élève l’âme, et la rend intrépide :
ma loi fait des héros.

Zopire.

Dis plutôt des brigands. Porte ailleurs tes leçons, l’école des tyrans ;
va vanter l’imposture à Médine où tu règnes,
où tes maîtres séduits marchent sous tes enseignes,
où tu vois tes égaux à tes pieds abattus.

Mahomet.

Des égaux ! Dès longtemps Mahomet n’en a plus.
Je fais trembler la Mecque, et je règne à Médine ;
crois-moi, reçois la paix, si tu crains ta ruine.

Zopire.

La paix est dans ta bouche, et ton coeur en est loin :
penses-tu me tromper ?

Mahomet.

Je n’en ai pas besoin.
C’est le faible qui trompe, et le puissant commande.
Demain j’ordonnerai ce que je te demande ;
demain je puis te voir à mon joug asservi :
aujourd’hui Mahomet veut être ton ami.

Zopire.

Nous amis ! Nous, cruel ! Ah ! Quel nouveau prestige !
Connais-tu quelque dieu qui fasse un tel prodige ?

Mahomet.

J’en connais un puissant, et toujours écouté,
qui te parle avec moi.

Zopire.

Qui ?

Mahomet.

La nécessité,
ton intérêt.

Zopire.

Avant qu’un tel noeud nous rassemble,
les enfers et les cieux seront unis ensemble.
L’intérêt est ton dieu, le mien est l’équité ;
entre ces ennemis il n’est point de traité.
Quel serait le ciment, réponds-moi, si tu l’oses,
de l’horrible amitié qu’ici tu me proposes ?
Réponds ; est-ce ton fils que mon bras te ravit ?
Est-ce le sang des miens que ta main répandit ?

Mahomet.

Oui, ce sont tes fils même. Oui, connais un mystère
dont seul dans l’univers je suis dépositaire :
tu pleures tes enfants, ils respirent tous deux.

Zopire.

Ils vivraient ! Qu’as-tu dit ? ô ciel ! ô jour heureux !
Ils vivraient ! C’est de toi qu’il faut que je l’apprenne !

Mahomet.

élevés dans mon camp, tous deux sont dans ma chaîne.

Zopire.

Mes enfants dans tes fers ! Ils pourraient te servir !

Mahomet.

Mes bienfaisantes mains ont daigné les nourrir.

Zopire.

Quoi ! Tu n’as point sur eux étendu ta colère ?

Mahomet.

Je ne les punis point des fautes de leur père.

Zopire.

Achève, éclaircis-moi, parle, quel est leur sort ?

Mahomet.

Je tiens entre mes mains et leur vie et leur mort ;
tu n’as qu’à dire un mot, et je t’en fais l’arbitre.

Zopire.

Moi, je puis les sauver ! à quel prix ? à quel titre ?
Faut-il donner mon sang ? Faut-il porter leurs fers ?

Mahomet.

Non, mais il faut m’aider à tromper l’univers ;
il faut rendre la Mecque, abandonner ton temple,
de la crédulité donner à tous l’exemple,
annoncer l’alcoran aux peuples effrayés,
me servir en prophète, et tomber à mes pieds :
je te rendrai ton fils, et je serai ton gendre.

Zopire.

Mahomet, je suis père, et je porte un coeur tendre.
Après quinze ans d’ennuis, retrouver mes enfants,
les revoir, et mourir dans leurs embrassements,
c’est le premier des biens pour mon âme attendrie :
mais s’il faut à ton culte asservir ma patrie,
ou de ma propre main les immoler tous deux ;
connais-moi, Mahomet, mon choix n’est pas douteux. Adieu.

Mahomet, seul.

Fier citoyen, vieillard inexorable,
je serai plus que toi cruel, impitoyable.

SCÈNE VI.

Mahomet, Omar.


Omar.

Mahomet, il faut l’être, ou nous sommes perdus :
les secrets des tyrans me sont déjà vendus.
Demain la trêve expire, et demain l’on t’arrête :
demain Zopire est maître, et fait tomber ta tête.
La moitié du sénat vient de te condamner ;
n’osant pas te combattre, on t’ose assassiner.
Ce meurtre d’un héros, ils le nomment supplice ;
et ce complot obscur, ils l’appellent justice.

Mahomet.

Ils sentiront la mienne ; ils verront ma fureur.
La persécution fit toujours ma grandeur :
Zopire périra.

Omar.

Cette tête funeste,
en tombant à tes pieds, fera fléchir le reste.
Mais ne perds point de temps.

Mahomet.

Mais, malgré mon courroux,
je dois cacher la main qui va lancer les coups,
et détourner de moi les soupçons du vulgaire.

Omar.

Il est trop méprisable.

Mahomet.

Il faut pourtant lui plaire ;
et j’ai besoin d’un bras qui, par ma voix conduit,
soit seul chargé du meurtre et m’en laisse le fruit.

Omar.

Pour un tel attentat je réponds de Séide.

Mahomet.

De lui ?

Omar.

C’est l’instrument d’un pareil homicide.
Otage de Zopire, il peut seul aujourd’hui
l’aborder en secret, et te venger de lui.
Tes autres favoris, zélés avec prudence,
pour s’exposer à tout ont trop d’expérience ;
ils sont tous dans cet âge où la maturité
fait tomber le bandeau de la crédulité ;
il faut un coeur plus simple, aveugle avec courage,
un esprit amoureux de son propre esclavage :
la jeunesse est le temps de ces illusions.
Séide est tout en proie aux superstitions ;
c’est un lion docile à la voix qui le guide.

Mahomet.

Le frère de Palmire ?

Omar.

Oui, lui-même, oui, Séide,
de ton fier ennemi le fils audacieux,
de son maître offensé rival incestueux.

Mahomet.

Je déteste Séide, et son nom seul m’offense ;
la cendre de mon fils me crie encor vengeance :
mais tu connais l’objet de mon fatal amour ;
tu connais dans quel sang elle a puisé le jour.
Tu vois que dans ces lieux environnés d’abîmes
je viens chercher un trône, un autel, des victimes ;
qu’il faut d’un peuple fier enchanter les esprits,
qu’il faut perdre Zopire, et perdre encor son fils.
Allons, consultons bien mon intérêt, ma haine,
l’amour, l’indigne amour, qui malgré moi m’entraîne,
et la religion, à qui tout est soumis,
et la nécessité, par qui tout est permis.


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