Mahomet: Acte Cinquième

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Le Fanatisme, ou Mahomet le Prophète
Par: Voltaire
Acte Premier
Acte Deuxième
Acte Troisième
Acte Quatrième
Acte Cinquième

SCÈNE I.

Mahomet, Omar ; suite, dans le fond.


Omar.

Zopire est expirant, et ce peuple éperdu
levait déjà son front dans la poudre abattu.
Tes prophètes et moi, que ton esprit inspire,
nous désavouons tous le meurtre de Zopire.
Ici, nous l’annonçons à ce peuple en fureur
comme un coup du très-haut qui s’arme en ta faveur ;
là, nous en gémissons ; nous promettons vengeance :
nous vantons ta justice, ainsi que ta clémence.
Partout on nous écoute, on fléchit à ton nom ;
et ce reste importun de la sédition
n’est qu’un bruit passager de flots après l’orage,
dont le courroux mourant frappe encor le rivage
quand la sérénité règne aux plaines du ciel.

Mahomet.

Imposons à ces flots un silence éternel.
As-tu fait des remparts approcher mon armée ?

Omar.

Elle a marché la nuit vers la ville alarmée ;
Osman la conduisait par de secrets chemins.

Mahomet.

Faut-il toujours combattre, ou tromper les humains !
Séide ne sait point qu’aveugle en sa furie
il vient d’ouvrir le flanc dont il reçut la vie ?

Omar.

Qui pourrait l’en instruire ? Un éternel oubli
tient avec ce secret Hercide enseveli :
Séide va le suivre, et son trépas commence.
J’ai détruit l’instrument qu’employa ta vengeance.
Tu sais que dans son sang ses mains ont fait couler
le poison qu’en sa coupe on avait su mêler.
Le châtiment sur lui tombait avant le crime ;
et tandis qu’à l’autel il traînait sa victime,
tandis qu’au sein d’un père il enfonçait son bras,
dans ses veines, lui-même, il portait son trépas.
Il est dans la prison, et bientôt il expire.
Cependant en ces lieux j’ai fait garder Palmire.
Palmire à tes desseins va même encor servir :
croyant sauver Séide, elle va t’obéir.
Je lui fais espérer la grâce de Séide.
Le silence est encor sur sa bouche timide ;
son coeur toujours docile, et fait pour t’adorer,
en secret seulement n’osera murmurer.
Législateur, prophète, et roi dans ta patrie,
Palmire achèvera le bonheur de ta vie.
Tremblante, inanimée, on l’amène à tes yeux.

Mahomet.

Va rassembler mes chefs, et revole en ces lieux.

SCÈNE II.

Mahomet, Palmire ; suite de Palmire et de Mahomet.


Palmire.

Ciel ! Où suis-je ? Ah, grand dieu !

Mahomet.

Soyez moins consternée ;
j’ai du peuple et de vous pesé la destinée,
le grand événement qui vous remplit d’effroi,
Palmire, est un mystère entre le ciel et moi.
De vos indignes fers à jamais dégagée,
vous êtes en ces lieux libre, heureuse, et vengée.
Ne pleurez point Séide, et laissez à mes mains
le soin de balancer le destin des humains.
Ne songez plus qu’au vôtre ; et si vous m’êtes chère,
si Mahomet sur vous jeta des yeux de père,
sachez qu’un sort plus noble, un titre encor plus grand,
si vous le méritez, peut-être vous attend.
Portez vos yeux hardis au faîte de la gloire ;
de Séide et du reste étouffez la mémoire :
vos premiers sentiments doivent tous s’effacer
à l’aspect des grandeurs où vous n’osiez penser.
Il faut que votre coeur à mes bontés réponde,
et suive en tout mes lois, lorsque j’en donne au monde.

Palmire.

Qu’entends-je ? Quelles lois, ô ciel ! Et quels bienfaits !
Imposteur teint de sang, que j’abjure à jamais,
bourreau de tous les miens, va, ce dernier outrage
manquait à ma misère, et manquait à ta rage.
Le voilà donc, grand dieu ! Ce prophète sacré,
ce roi que je servis, ce dieu que j’adorai !
Monstre, dont les fureurs et les complots perfides
de deux coeurs innocents ont fait deux parricides ;
de ma faible jeunesse infâme séducteur,
tout souillé de mon sang, tu prétends à mon coeur ?
Mais tu n’as pas encore assuré ta conquête ;
le voile est déchiré, la vengeance s’apprête.
Entends-tu ces clameurs ? Entends-tu ces éclats ?
Mon père te poursuit des ombres du trépas.
Le peuple se soulève ; on s’arme en ma défense ;
leurs bras vont à ta rage arracher l’innocence.
Puissé-je de mes mains te déchirer le flanc,
voir mourir tous les tiens, et nager dans leur sang !
Puissent la Mecque ensemble, et Médine, et l’Asie,
punir tant de fureur et tant d’hypocrisie ?
Que le monde, par toi séduit et ravagé,
rougisse de ses fers, les brise, et soit vengé !
Que ta religion, qui fonda l’imposture,
soit l’éternel mépris de la race future !
Que l’enfer, dont tes cris menaçaient tant de fois
quiconque osait douter de tes indignes lois ;
que l’enfer, que ces lieux de douleur et de rage,
pour toi seul préparés, soient ton juste partage !
Voilà les sentiments qu’on doit à tes bienfaits,
l’hommage, les serments, et les voeux que je fais !

Mahomet.

Je vois qu’on m’a trahi ; mais quoi qu’il en puisse être,
et qui que vous soyez, fléchissez sous un maître.
Apprenez que mon coeur...

SCÈNE III.

Mahomet, Palmire, Omar, Ali, suite.


Omar.

On sait tout, Mahomet :
Hercide en expirant révéla ton secret.
Le peuple en est instruit ; la prison est forcée ;
tout s’arme, tout s’émeut : une foule insensée,
élevant contre toi ses hurlements affreux,
porte le corps sanglant de son chef malheureux.
Séide est à leur tête ; et, d’une voix funeste,
les excite à venger ce déplorable reste.
Ce corps, souillé de sang, est l’horrible signal
qui fait courir ce peuple à ce combat fatal.
Il s’écrie en pleurant : " je suis un parricide ! "
la douleur le ranime, et la rage le guide.
Il semble respirer pour se venger de toi.
On déteste ton dieu, tes prophètes, ta loi.
Ceux même qui devaient dans la Mecque alarmée
faire ouvrir, cette nuit, la porte à ton armée,
de la fureur commune avec zèle enivrés,
viennent lever sur toi leurs bras désespérés.
On n’entend que les cris de mort et de vengeance.

Palmire.

Achève, juste ciel ! Et soutiens l’innocence.
Frappe.

Mahomet, à Omar.

Eh bien ! Que crains-tu ?

Omar.

Tu vois quelques amis,
qui contre les dangers comme moi raffermis,
mais vainement armés contre un pareil orage,
viennent tous à tes pieds mourir avec courage.

Mahomet.

Seul je les défendrai. Rangez-vous près de moi,
et connaissez enfin qui vous avez pour roi.

SCÈNE IV.

Mahomet, Omar, sa suite, d’un côté ; Séide et le peuple, de l’autre ; Palmire, au milieu.


Séide, un poignard à la main, mais déjà affaibli par le poison.

Peuple, vengez mon père, et courez à ce traître.

Mahomet.

Peuple, né pour me suivre, écoutez votre maître.

Séide.

N’écoutez point ce monstre, et suivez-moi... grands dieux !
Quel nuage épaissi se répand sur mes yeux !

(il avance, il chancelle.)

frappons... ciel ! Je me meurs.

Mahomet.

Je triomphe.

Palmire, courant à lui.

Ah, mon frère !
N’auras-tu pu verser que le sang de ton père ?

Séide.

Avançons. Je ne puis... quel dieu vient m’accabler ?

(il tombe entre les bras des siens.)

Mahomet.

Ainsi tout téméraire à mes yeux doit trembler.
Incrédules esprits, qu’un zèle aveugle inspire,
qui m’osez blasphémer, et qui vengez Zopire,
ce seul bras que la terre apprit à redouter,
ce bras peut vous punir d’avoir osé douter.
Dieu qui m’a confié sa parole et sa foudre,
si je me veux venger, va vous réduire en poudre.
Malheureux ! Connaissez son prophète et sa loi,
et que ce dieu soit juge entre Séide et moi.
De nous deux, à l’instant, que le coupable expire !

Palmire.

Mon frère ! Eh quoi ! Sur eux ce monstre a tant d’empire !
Ils demeurent glacés, ils tremblent à sa voix.
Mahomet, comme un dieu, leur dicte encor ses lois :
et toi, Séide, aussi !

Séide, entre les bras des siens.

Le ciel punit ton frère.
Mon crime était horrible autant qu’involontaire ;
en vain la vertu même habitait dans mon coeur.
Toi, tremble, scélérat ! Si dieu punit l’erreur,
vois quel foudre il prépare aux artisans des crimes :
tremble ; son bras s’essaie à frapper ses victimes.
Détournez d’elle, ô dieu ! Cette mort qui me suit !

Palmire.

Non, peuple, ce n’est point un dieu qui le poursuit ;
non ; le poison sans doute...

Mahomet, en l’interrompant, et s’adressant au peuple.

Apprenez, infidèles,
à former contre moi des trames criminelles :
aux vengeances des cieux reconnaissez mes droits.
La nature et la mort ont entendu ma voix.
La mort, qui m’obéit, qui, prenant ma défense,
sur ce front pâlissant a tracé ma vengeance ;
la mort est, à vos yeux, prête à fondre sur vous.
Ainsi mes ennemis sentiront mon courroux ;
ainsi je punirai les erreurs insensées,
les révoltes du coeur, et les moindres pensées.
Si ce jour luit pour vous, ingrats, si vous vivez,
rendez grâce au pontife à qui vous le devez.
Fuyez, courez au temple apaiser ma colère.

(le peuple se retire.)

Palmire, revenant à elle.

Arrêtez. Le barbare empoisonna mon frère.
Monstre, ainsi son trépas t’aura justifié !
à force de forfaits tu t’es déifié.
Malheureux assassin de ma famille entière,
ôte-moi de tes mains ce reste de lumière.
ô frère ! ô triste objet d’un amour plein d’horreurs !
Que je te suive au moins !

(elle se jette sur le poignard de son frère, et s’en frappe.)

Mahomet.

Qu’on l’arrête !

Palmire.

Je meurs.
Je cesse de te voir, imposteur exécrable.
Je me flatte, en mourant, qu’un dieu plus équitable
réserve un avenir pour les coeurs innocents.
Tu dois régner ; le monde est fait pour les tyrans.

Mahomet.

Elle m’est enlevée... ah ! Trop chère victime !
Je me vois arracher le seul prix de mon crime.
De ses jours pleins d’appas détestable ennemi,
vainqueur et tout-puissant, c’est moi qui suis puni.
Il est donc des remords ! ô fureur ! ô justice !
Mes forfaits dans mon coeur ont donc mis mon supplice !
Dieu, que j’ai fait servir au malheur des humains,
adorable instrument de mes affreux desseins,
toi que j’ai blasphémé, mais que je crains encore,
je me sens condamné, quand l’univers m’adore.
Je brave en vain les traits dont je me sens frapper.
J’ai trompé les mortels, et ne puis me tromper.
Père, enfants malheureux, immolés à ma rage,
vengez la terre et vous, et le ciel que j’outrage.
Arrachez-moi ce jour, et ce perfide coeur,
ce coeur né pour haïr, qui brûle avec fureur.

(à Omar.)

et toi, de tant de honte étouffe la mémoire ;
cache au moins ma faiblesse, et sauve encor ma gloire :
je dois régir en dieu l’univers prévenu ;
mon empire est détruit si l’homme est reconnu.


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